La légion d’honneur est « la récompense de mérites éminents (exigeants et mesurables) acquis au service de la nation soit à titre civil, soit sous les armes » selon les termes de son Code. Sa création, au passage, date de la veille du jour ou Napoléon Bonaparte signait un décret ayant pour objet de maintenir en Martinique l’esclavage pourtant supprimé par la Révolution française… Suivant la tradition, la première de cette promotion annuelle a été rendue publique ces derniers jours. Elle comporte assurément des personnes justifiant de ces « mérites ».
Deux catégories se distinguent généralement. Celle des « rebelles » éminents qui la refusent systématiquement la jugeant probablement soit désuète, soit injustifiée, soit inutile, ou pour tout autre raison. La liste dans le désordre n’en demeure pas moins impressionnante sur le plan qualitatif : Pierre et Marie Curie, Robert et Elisabeth Badinter, George Sand, Stéphane Mallarmé, Claude Monet, Gérard de Nerval, André Gide, Albert Camus et quelques autres… Pierre Bourdieu, l’homme de La Distinction (1979) n’en a assurément pas bénéficié…
Une autre catégorie est constituée par des quêteurs d’honorabilité. Nous en connaissons tous. Je citerai juste quelques cas que j’ai rencontré dans mon entourage pour obtenir ce graal : ce dirigeant d’un grand groupe qui a fait des pieds et des mains auprès des ministères, ce professeur d’université qui s’est courbé devant un ministre, ce professeur au sein d’une grande école de commerce qui a reçu cette récompense au moment même (hasard des évènements…) où il se faisait remercier (ce qui est rare) de ce prestigieux établissement… Sans parler du monde des médias, notamment parisiens visibles et connus, particulièrement gâté (un consultation de leur page Wikipédia le confirme). Détail amusant au passage, la sociologue Monique Pinçon-Charlot experte des "classes supérieures" en particulier de la "grande bourgeoisie parisienne" en a même bénéficié il y a quelques années…
Deux mondes probablement culturellement irréconciliables au regard d’un troisième dont on aimerait tant qu'il soit plus visible. Il s’agit évidemment de tous ces honorables citoyens inconnus et discrets qui font don quotidiennement et durablement de leur générosité et de leur engagement dans des actions secrètement « éminentes » et qui sont à ce titre, insuffisamment distingués. Nous en connaissons assurément tous...
(Pour aller plus loin je vous recommande la lecture de l’excellent opus de Romain Gubert intitulé : La décoration).