Lors d’un discours prononcé le 29 septembre 2015 qui fit référence, Mark Carney alors gouverneur de la Banque d'Angleterre fait sensation en dénonçant la « tragédie de l’horizon » à propos du réchauffement climatique à propos duquel il voit le monde financier quasiment aveugle et inconscient. Il déclare notamment : « nous n’avons pas besoin d’une armée d’actuaires pour nous dire que les conséquences catastrophiques du changement climatique se manifesteront bien après les horizons traditionnels de la plupart des acteurs, imposant un coût aux générations futures que les générations actuelles n’ont pas d’intérêt direct et d’incitations à minimiser ». Il conclut ainsi son discours : « en gérant ce qui est mesuré, nous pouvons mettre fin à la tragédie de l’horizon ».

Mettre fin à la tragédie des horizons ou dilemme des temporalités.
On peut logiquement repositionner cette tragédie ou ce dilemme au regard des tensions entre les performances financières dominantes de type actionnarial s’inscrivant le plus souvent dans le court terme, aisées à évaluer et la finance durable de long terme, nécessairement plus complexe à chiffrer. On mobilisera alors plutôt le terme de « tragédie des horizons » ou celui de dilemme des temporalités, au regard du rapport au temps court versus temps long. S’agissant de la finance durable, les critères ESG (Environnement, Social et Gouvernance) sont désormais devenus une référence quasi incontournable (en particulier dans nombre de grandes firmes mondiales) singulièrement en termes d’évaluation de la stratégie RSE. Cela notamment pour les investisseurs responsables de clients souhaitant placer leur épargne dans des firmes s’inscrivant dans cette perspective, mais également pour les ONG et les parties prenantes.

Les résultats de la recherche sont contrastés et ne font certes pas consensus, mais pour autant de nombreux travaux ouvrent des pistes prometteuses. Parmi ceux-ci on retiendra ceux qui soulignent que les entreprises satisfaisant les besoins des parties prenantes présentent des meilleures performances financières en raison d'une réduction des conflits sociaux et des opérations de boycott des clients. https://shs.cairn.info/evaluer-limpact-extra-financier-des-organisations. D’autres recherches relèvent en effet que de nombreux investisseurs privilégient les questions environnementales sur toutes autres considérations, notamment financières https://shs.cairn.info/evaluer-limpact-extra-financier-des-organisations.
Par ailleurs de manière à contribuer à réduire significativement ce dilemme des temporalités, il faut également faire état des pressions exercées par les acteurs de la société civile, qu’elles soient contraignantes (directives européennes, lois, tribunaux…) ou offensives et incitatives (engagement et/ou activisme actionarial, rôle des ONG, des consommateurs responsables, etc. )

Vers un basculement pour une gouvernance robuste, partenariale et durablement responsable.
On doit au journaliste Malcolm Gladwell (The Tipping Point, Little Brown, Boston 2000) d’avoir popularisé la notion de « point de bascule » reposant sur le fait qu’un détail qui peut apparaitre insignifiant est susceptible de transformer une idée ou un mouvement en véritable épidémie, que la cause en soit virale ou sociale, susceptible de conduire à des succès quasi fulgurants. Cette analyse n’est pas sans rappeler les robustes travaux académiques de Serge Moscovici (Psychologie des minorités actives, PUF, 1979) sur les minorités actives et leur influence sur les attitudes et les opinions d'une majorité, susceptibles de produire des changements significatifs et innovants. La période à venir est donc cruciale pour engager et surtout mettre en œuvre plus largement un basculement vers un nouvel écosystème de gouvernance hybride et robuste, circulaire, soucieux du bien commun. Cela en articulant équitablement rentabilité et responsabilité, sur la base d’une approche partenariale, combinés avec les actions et comportements évoqués ci-dessus visant à réduire les horizons temporels, comme tendent à y contribuer progressivement une avant-garde minoritaire de dirigeants éclairés. La tâche est assurément considérable car elle implique de manière aboutie, le déploiement d’un nouvel « esprit » du capitalisme, qui n’est pas sans rappeler, cette « grande transformation », pour reprendre le titre français du célèbre ouvrage de Karl Polanyi publié, dans un contexte certes totalement différent des années 1930-1945. L’économie soulignait-il, n’est pas que marchande, mais repose historiquement sur quelques principes de comportement dont ceux de la réciprocité et de la redistribution.