En février 2000, lors d'un colloque du programme international géosphère-biosphère à Cuernavaca au Mexique Paul Crutzen (1933-2021), chimiste de l'atmosphère et prix Nobel de chimie, se lève et s'écrit « non, nous ne sommes plus dans l'Holocène mais dans l'Anthropocène, une nouvelle époque géologique » (Bonneuil et Fressoz L'événement Anthropocène, Seuil 2016). Ces deux historiens soulignent ainsi que Crutzen « propose de faire débuter ce nouvel âge en 1784, date du brevet de James sur la machine à vapeur, symbole du commencement de la révolution industrielle de la ‘carbonification’ de notre atmosphère ».
Cette nouvelle époque associée à l’industrialisation de la société à la fin du XVIIIème siècle est largement fondée sur la base d’une économie extractive reposant sur le cycle prendre, fabriquer, consommer et jeter. Elle a profondément contribué à dévitaliser, détériorer et abimer la planète singulièrement dans sa dimension environnementale dans le cadre d’une logique historiquement dégénérative. Certes ce long cycle industriel, notamment lors de son apogée durant la période des Trente Glorieuses dans le cadre de compromis fordiste socio-économique, a été globalement financièrement bénéfique pour nombre de pays, d’entreprises et de salariés . En termes de gouvernance, elle été dominée par trois cycles successifs qui n’ont pas été sans se recouvrir : patrimonial, technocratique et actionnarial, ce dernier étant toujours dominant, bien qu’amendé par les pressions des acteurs de la société civile au sens large singulièrement depuis les années 2000. Ces pressions pouvant être contraignantes (directives européennes, lois, normes, tribunaux, etc.), ou offensives et incitatives (engagement et activisme actionarial, parties prenantes sociétales telles les ONG, l’opinion publique, les nouvelles générations, les réseaux sociaux, les scientifiques, les associations de consommateurs, etc.). Il serait juste de compléter ces incitations par celles menées par une avant-garde de quelques dirigeants engagés initialisant et mettant en œuvre des actions volontaristes et responsables contribuant à ces évolutions.
Le grand basculement potentiel vers le Symbiocène et ses impacts en termes de gouvernance.
Cette réalité anthropocénique s’oppose frontalement au Symbiocène, sa trajectoire se déployant sur la base d’un cycle de nature quasi opposée : limiter, réduire, éliminer, restaurer et regénérer. Ce néologisme a été proposé par le philosophe écologiste australien Glenn Albrecht qui le d’écrit dans son ouvrage Earth Emotions (Cornell university Press, 2019), comme une « ère de l’histoire (…) où l’empreinte des humains sur la Terre sera réduite au minimum. Toutes les activités humaines seront intégrées dans les systèmes vitaux et ne laisseront pas de trace ». Ses principes organisateurs sont notamment les suivants : le caractère totalement recyclable et biodégradable des intrants et des extrants du système de production, des énergies renouvelables non polluantes, sûres et socialement justes, l’utilisation des ressources renouvelables locales et dans la biorégion, l’élimination des déchets toxiques à toutes les étapes de la production, de la consommation et de l’entreprise.
Ce basculement potentiel d’ampleur conduit à se déporter donc d’un cycle dont on peut espérer qu’il est en voie d’épuisement progressif vers cette nouvelle ère prometteuse s’inscrivant dans le cadre d’une économie du Vivant à visée régénérative et donc du bien-être de la planète. Pour ne prendre qu’une illustration conséquente, elle conduira alors à accroitre le nombre de dirigeants éclairés, d’investisseurs et actionnaires responsables qui s’engageront dans des perspectives privilégiant le long terme, centrées sur le bien-être social et environnemental. Le déploiement conséquent de cette économie du Vivant conduira nécessairement à une reconfiguration profonde du modèle d’affaires tant du côté de l’amont que de l’aval. Ce qui impliquera dans le premier cas, une reconception des produits pour ensuite remonter tout le long de la supply chain de manière à repérer de nouvelles sources d’approvisionnement en s’assurant de leur accessibilité et de leur durabilité. Du côté de l’aval, il s’agira d’accroitre significativement et durablement les changements de comportement d’achats des consommateurs pour investir dans de nouvelles formes d’achats plus sobres s’inspirant de l’économie circulaire notamment. Ce basculement se heurtant inévitablement à des freins culturels qu’il importera de transcender. Cette gouvernance profondément renouvelée impliquera une reconfiguration profonde des composantes de l’écosystème de l’entreprise (modèle d’affaire, gouvernance, environnement, technologie, collectivité de travail). De manière ramassée on esquissera quelques pistes. La transformation de la chaine de valeur ayant été évoquée, on soulignera qu’une gouvernance de nature hybride combinant une dimension sociétale et environnementale ainsi qu’une nécessaire recherche de rentabilité pour permettre d’assurer durablement son fonctionnent. La question de l’usage de l’intelligence artificielle demeure on le sait un question complexe aux enjeux souvent contradictoire. A cet égard les travaux et déclarations de l’un des meilleurs experts mondiaux, Daron Acemoglu, co-prix Nobel d’économie en 2024, doivent être suivis de prés. Il défend et étaye l’idée prometteuse « d’une IA au service de l’être humain » (voir Le Monde du 27 décembre 2024). Enfin, s’agissant du travail, on rappellera que les recherches sur le sujet montrent que les communautés de travail se façonnent à partir des interactions sociales de leurs membres et que la continuité physique est essentielle à celles-ci permettant le partage de valeurs communes et les interactions spontanées insérées dans une logique de bien commun communautaire et solidaire.
Cet espoir prometteur constitue un défi incontournable pour les générations à venir au regard de la dette écologique que nous ne pouvons leur laisser en l’état.